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Chronique Toponymie : La notion de « limite » dans la toponymie occitane (suite) : Les clôtures

La suite de la chronique d'Isabelle Collomb, toponymiste au Congrès, dédiée à la toponymie occitane dans laquelle elle évoquera l’avancée de ses travaux et différents aspects et notions de cette discipline. Elle nous informera également de l’actualité de la recherche et des publications.

Les auberges-péages

A partir du XVe siècle l’hébergement payant devient peu à peu la seule norme et c’est tout un réseau d’auberges, de relais de poste (ils sont créés par Louis XI en 1464) qui se développe le long ou aux abords des routes, plus nombreuses, et des chemins fréquentés. Beaucoup sont sur des points de passage privilégiés, à des carrefours et/ou à la jonction de deux territoires, correspondant aussi à ce que l’on appellerait aujourd’hui deux « zones de chalandise ».

On pouvait s’y restaurer et y faire nourrir et abreuver ses chevaux, voire, dans les relais, en changer pour de plus frais, y dormir aussi souvent, dans des chambres parfois partagées entre inconnus. Certaines d’entre ces auberges avaient fort mauvaise réputation (propreté douteuse, nourriture de mauvaise qualité, danger d’être détroussé…) alors que d’autres jouissaient d’une excellente renommée.

Comme le fait justement remarquer Anne Conchon1, ces lieux ont également souvent eu fonction de péage, délégués à des receveurs dont la fonction ne requérait pas de compétences particulières, c’est pourquoi elle a pu être confiée à toutes sortes d’artisans, une fois la bonne moralité du candidat prouvée. Il ne s’agissait bien souvent pas d’une activité à plein temps et les receveurs en exerçaient souvent une autre, notamment celle d’aubergiste, puisqu’ils étaient au contact constant avec le monde de la circulation.

On sait que certains toponymes sont la trace indubitable de la présence de simples buvettes ou d’auberges. En menant une étude topographique de ce type de lieux, on s’aperçoit que nombreux sont ceux qui se situent à proximité d’une limite de territoire encore visible aujourd’hui et/ou d’un pont. On peut donc en déduire sans prendre grand risque de se tromper que certains d’entre eux ont eu le double office de lieu de repos et de péage. On ne peut toutefois l’affirmer, sans une étude minutieuse de chacun d’eux, notamment dans les compois et les actes notariés, qui serait à même de nous renseigner au cas par cas.

Je donnerai tout de même quelques exemples qui me semblent propres à étayer cette assertion.

Le terme abitarèla que l’on retrouve en toponymie sous de nombreuses variantes graphiques, est l’un des plus connus pour avoir désigner une auberge. Nombreuses sont ces abitarèlas situées à des limites territoriales. Le Sommet de l’Abitarelle [Suc de l’Abitarèle] qui est porté La Barraque [La Barraca] sur la carte de Cassini, nom générique d’auberges, est à l’exacte limite de quatre communes : Beaumont, Dompnac, Valgorge et Saint-Mélany ; dans l’Aveyron, La Vitarelle [L’Abitarèla] de Montpeyroux est en limite d’avec Le Cayrol et celle de Valzergues d’avec Montbazens ; en Dordogne, Les Vitarelles [Las Abitarèlas] de Saint-Pompon jouxtent la commune de Besse, à environ un kilomètre de la limite de ces deux comunes d’avec Campagnac-lès-Quercy et Marminiac ; le Lot ne compte pas moins de dix configurations du type avec Les Vitarelles [Las Abitarèlas] de Ginouillac, Leobard, Berganty, Gourdon, Puy-l’Évêque, Le Vigan en Quercy, Saint-Jean-Mirabel, Sousceyrac-en-Quercy et Lamothe-Fénelon ; La Bitarelle de Gimel-les-Cascades en Corrèze est attesté comme péage au baron de Gimel au XVIIe siècle2 ; on citera encore, et bien sûr sans exhaustivité, Les Vitarelles [Las Abitarèlas] de Longueville dans le Lot-et-Garonne, L’Habitarelle [L’Abitarèla] de Banassac-Canilhac et de La Canourgue en Lozère, La Vitarelle [L’Abitarèla] de Lagarrigue et La Vitarelle du Bouyssou [L’Abitarèla del Boisson] de Pont-de-Larn, toutes deux dans le Tarn.

J’écrivais plus tôt que certaines auberges avaient mauvaise réputation ; c’est généralement le sens que l’on donne aux toponymes de type Curebourse, Pillebourse, Gâtebourse et Videbourse, les deux derniers ne se rencontrant pas en domaine occitan. On peut toutefois penser que certains de ces toponymes désignaient des lieux de péage où le passage onéreux avait pour effet de vider les bourses des voyageurs. C’est le cas par exemple des Cure-Bourse [Cura-Borsa] de Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône) porté Pont de Cure Bourse sur la carte de l’État Major du XIXe siècle, le pont permettant de traverser le Canal du Congrès (anciennement Canal de Craponne) après lequel se trouve la commune d’Eyguières ; de Lagnes (Vaucluse) ; de Sallebœuf (Gironde) ; de Cure-Boursil [Cura-Borsil] à Paunat (Dordogne) à l’exacte limite d’avec Sainte-Alvère ; de Curebourse [Curaborsa] à Saint-Clément (Cantal) en limite d’avec Vic-sur-Cère que le Dictionnaire topographique du département du Cantal nomme « péage de Curebourse » ou encore de Cureboursot [Curaborsòt] de Bor-et-Bar (Aveyron) qui jouxte le Pont du Diable [Pont del Diable] qui traverse le Viaur pour rejoindre Jouqueviel dans le Tarn.

Quelques anciennes auberges portent aussi les noms imagés de Lichemaille [Lichamalha] à Freyssenet (Ardèche), Lichemiaille [Lichamalha] à Saint-Pal-de-Mons (Haute-Loire) ou La Bégude de Liquemaille [La Beguda de Licamalha] à Sainte-Anastasie (Gard) (aujourd’hui La Bégude). Mistral donne à lico maio : « noms d’anciennes buvettes où l’on léchait les mailles », ce qui peut être interprété de différentes façons ; on peut penser que les boissons y étaient tellement onéreuses que l’on « léchait la monnaie mouillée de boisson pour ne rien laisser perdre de sa consommation » comme l’écrit Claude Gantet3, mais Mistral donne aussi à lica [licar], « manger avec volupté » ce qui peut laisser penser que c’est l’argent qui est rapidement englouti par le coût d’un péage. A Freyssenet, Lichemaille [Lichamalha] est le dernier hameau avant la limite territoriale au carrefour des routes de Darbres et de Berzème ;  Lichemiaille [ichamalha] de Saint-Pal est situé à 200 mètres de la frontière d’avec Saint-Romain-Lachalm ; La Bégude de Liquemaille [La Beguda de Licamalha] de Sainte-Anastasie est à 200 m de la commune de Blauzac où se trouve un autre lieu-dit La Begude [La Beguda] (anciennement Bégude Haute [Beguda Nauta] par opposition à Begude Basse [Beguda Bassa] de Saint-Anastasie, à 400 mètres au nord de cette même limite où se trouve un pont sur Le Riou.

Le même raisonnement se prête à quatre des cinq lieux-dits Lichessol [Lichasòl], tous en Ardèche,  qui renvoient au « sou » plutôt qu’à la malha. À Saint-Julien-du-Gua, il est à l’exacte limite d’avec Issamoulenc, à Saint-Agrève d’avec la commune de Désaignes, à Saint-Barthélemy-Grozon, à moins de 500 mètres de Lamastre et à 200 m d’un pont sur Le Grozon et à Albon-d’Ardèche, dernier hameau situé environ 500 mètres avant les terres de Saint-Pierreville et d’un petit pont sur le Ruisseau de Boutoulles.

Très nombreux en domaine occitan sont les lieux-dits Prente-Garde, diversement graphiés, qui relèvent tous de la mise en garde : certains peuvent avoir été des lieux défensifs, d’autres présenter des dangers d’ordre divers, d’autres encore rappellent la mauvaise réputation d’un lieu d’accueil, c’est du moins l’opinion la plus largement partagée, que ne dément pas l’histoire.

Comme pour les Cure-Bourse, Lichemaille et apparentés, on peut là encore, s’interroger sur la grande pérennité de ce type de toponymes dépréciatifs, concernant des auberges qui changent régulièrement de propriétaires et ne sauraient avoir piètre renommée des siècles durant. 
Mais si certaines de ces auberges étaient aussi des lieux de péage, l’avertissement aurait bien lieu d’être pérenne. Là encore, nous n’avons que peu, voire pas de preuves, mais un faisceau d’indices dans la plupart des cas exemples suivants.

Prentégarde [Pren-te-Garda] de Saint-Theodorit (Gard), porté Mas de Prends toi Garde sur la carte de l’État Major du XIXe siècle, est en limite du territoire où il se trouve, de celui de Moulézan et de celui de Cannes-et-Clairan ; dans le Lot, Prentegarde [Pren-te-Garda] à l’exacte limite des communes de Durbans et de Livernon (Lot) est également à environ 600 mètres de celle d’Espédaillac ; Prentigarde [Pren-te-Garda] de Génissac (Gironde) à l’exacte limite d’avec les communes de Cadarsac et Arveyres ; Prends-t'y-Garde [Pren-te-Garda] de Donzac (Gironde), également à l’exacte limite d’avec Saint-Germain-de-Grave et Mourens ; Prends-Toi-Garde [Pren-te-Garda] de Proissans (Dordogne) aux confins des terres de Sarlat-la-Caneda et de Marcillac-Saint-Quentin ; Prenté-Gardo [Pren-te-Garda] de Cuq (Tarn) est à la limite d’avec Guitalens-L’Albarède et à moins de 400 mètres du point de jonction de ces deux territoires et de celui de Vielmur-sur-Agout.


(à suivre)

Isabelle Collomb

Conchon, Anne. Le péage en France au XVIIIe siècle : Les privilèges à l’épreuve de la réforme. Paris : Comité pour l'histoire économique et financière de la France, 2002.
2 Lutrat Jacques. L’Habitarelle. Lettre de Me J. Lutrat, 9 janvier 1958. In: Revue Internationale d'Onomastique, 14e, année n°2, juin 1962. p. 136.
3 Gantet Claude (leveto). Vous voyez le topo. Langue française, mots et toponymes. In : Vous voyez le topo [en ligne]. « Un dernier pour la route ? » 04/04/2021