Lettre de liaison :

Relations graphie-phonie : introduction

Ces tableaux illustrent la prononciation de l'occitan à travers les relations entre la graphie et la phonie de la langue. Ils suivent le qui est de valoriser ce qui est commun en respectant la diversité. Ils proposent, pour chaque graphème, sa prononciation occitane, les principales variations phonétiques et des sons pour entendre le graphème prononcé.

Introduction

« Mai de mila ans nos fa... » chantait Claudi Martí.

Oui, cela fait plus de mille ans qu'on écrit l’occitan.

Il faut bien dire que certains ne le savent pas encore. Une collègue me disait en 2006 : « Mais le patois, enfin je veux dire l’occitan, autrefois, ça s’écrivait pas ! ». Pour « l’autrefois », je lui ai parlé des troubadours, de Godolin qui a sa statue sur une place de Toulouse, de Mistral qui a eu un prix Nobel, de littérature écrite, si, si, et non orale. Je lui ai expliqué calmement que la graphie est la façon d'écrire un mot, un son, et plus généralement un système d'écriture organisé, cohérent, normé disent certains, pour écrire une langue. Si, si, toutes les langues peuvent s'écrire. Je lui ai confirmé qu'il existe des langue ayant plus d'une graphie, que oui on le voit à chaque fois dans La Dépêche pour l'occitan, mais que ce n'est pas parce qu'il y a deux graphies qu'il y a deux langues.

La graphie dite classique de l’occitan que nous présentons ici reprend sur plusieurs points la graphie des troubadours. Oui, cela fait plus de mille ans qu'un échantillon de mots s'écrivent de la même manière.

C'est à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle que des gens comme Josèp Ros puis Prospèr Estieu, Antonin Perbòsc, Josèp Salvat, ont commencé à travailler à l'unification de la graphie de l’occitan en proposant un système adapté de la graphie des troubadours, différent de la graphie mistralienne.

Puis Loís Alibèrt, en s'appuyant sur les travaux réalisés pour le catalan par Pompeu Fabre et pour l’occitan par Prospèr Estieu et Antonin Perbòsc, a lancé avec sa Gramatica ocitana segon los parlars lengadocians (1935), les grands principes de la nouvelle graphie dite classique. L’Institut d’Études Occitanes, créé en 1945, a organisé l'adaptation de ces principes de la graphie classique aux autres grandes variantes de l’occitan grâce au travail de personnes comme Robèrt Lafont, Pèire Bèc, Josèp Migòt, Joan Rós…

Nous passerons sur les querelles byzantines pour certains changements de graphèmes, « s » et « z » par exemple, ou du système d'accentuation. J'ai vu un jour en classe un pauvre bon professeur qui avait des élèves qui utilisaient deux éditions d'un même manuel avec deux sytèmes d'accentuation différents. Imaginez-vous le bazar... Dès qu'il écrivait quelque chose, une partie de la classe faisait savoir que ce n'était pas ainsi dans son livre et les autres disaient que si.

En 1997 le Conseil de la langue occitane (CLO) a pris la relève pour assurer la gestion de la norme graphique et orthographique. Il a proposé des recommandations en complément des travaux précédents. Elles sont à présent en usage, pour l'essentiel, sur une bonne partie du territoire occitan.

Lo Congrès compte, depuis sa création, dans les missions que lui ont confiées les acteurs associatifs et publics de l'occitan qui l'ont voulu et installé, celle de gérer et de faire connaître la graphie classique.

La graphie classique

C'est la graphie de notre histoire et de la dignité retrouvée de notre langue. Elle fait l'unité des parlers occitans et la continuité de la langue médiévale à aujourd'hui.

C'est une graphie support, englobante. Un même mot écrit partout de la même façon peut avoir des prononciations différentes. La correspondance entre graphie et phonie est différente d'une région à l'autre, mais c'est ainsi en réalité, plus ou moins, dans toutes les langues. Si l'apprenant, le néo-locuteur, ne connaît pas les clés de ces correspondances, il peut se tromper. Bien sûr, la graphie support et englobante a des limites. Il y existe effectivement des différences entre variantes qui sont prises en compte graphiquement. Par exemple, la « hèsta » gasconne ne peut pas s'écrire « fèsta » et « chabra » ne peut pas s'écrire « cabra ».

Enfin, la graphie classique a également le mérite de bien montrer la parenté de l’occitan avec les autres langues romanes.

Dans les nouvelles générations de bonne volonté qui apprennent la langue, mais également dans les autres, les interférences graphie-phonie sont bien trop fortes et amènent un bon nombre d'erreurs et de mauvaises prononciations.

Il ne faut pas se boucher les oreilles. La graphie « paur » fait dire [pawr] a plus d'un, alors qu'elle ne se dit quasiment nulle part de cette manière, et tout le monde sait également que le « a » final et le « o » sont des graphèmes qui en trompent encore beaucoup.

Maîtriser la relation graphie-phonie n'est pas aussi facile a faire que ce qu'on a pu le dire, surtout à présent que les jeunes ne connaissent pas assez la langue, ne l'entendent pas assez, déshérités comme ils sont, et que certains la lisent plus qu'ils ne l'entendent sans avoir assez de références orales solides, bien appuyées sur l'audition, la pratique et des modèles. La graphie classique nécessite comme toute graphie un apprentissage, un bon entraînement. Passer de l'oral à l'écrit et de l'écrit à l'oral n'est pas toujours facile à faire, d'autant plus qu les changements graphiques ont créé une sorte d'insécurité.

Il y a plus d'un élève qui n'ose pas parler en-dehors de la classe. Ils trébuchent à cause de graphèmes mal oralisées et parlent un occitan francisé sans la prosodie qui le caractérise. Les normes graphiques mal assimilées deviennent sources d'erreur, des pièges.

Les objectifs de ces tableaux oralisés

Ce ne sont pas les travaux, dont certains sont très pointus, qui manquent sur le sujet de la graphie classique, mais ils sont éparpillés, souvent partiels (généraux ou pour une seule variante), pas toujours faciles à maîtriser ou à acquérir. La prononciation est donnée avec la graphie française ou avec l'alphabet phonétique international qui, seul, n'est pas une garantie de bonne prononciation.

C'est pour cela — et c'est assez nouveau — que dans l'outil que réalise le Congrès, la prononciation oralisée par des locuteurs vient illustrer, concrétiser, exemplariser, modéliser la théorie.

Et nous savons bien qu'il est mauvais de vouloir faire parler sans son, seulement avec l'écriture. C'est comme de vouloir faire nager sans eau. De plus, des erreurs s'accumulent.

Avec ces tableaux, le Congrès veut :

  • faciliter pour les usagers la connaissance, la compréhension, la diffusion et la bonne utilisation de la graphie classique, facteur très important d'unité de la langue occitane. La graphie classique n'est pas encore assez connue et, quand elle l'est, elle n'est pas toujours assez maîtrisée ;
  • contribuer à améliorer la relation graphie classique - prononciation et limiter les interférences qui causent une perte de la qualité de la langue orale des apprenants ;
  • donner des références écrites et orales ;
  • répondre à la demande des collectivités territoriales qui nous ont confié, et qui nous reconnaissent, ce rôle de référence, de régulation, de gestion de la graphie. Ils veulent pouvoir dire à des porteurs de projets qui ne connaissent pas bien la graphie classique : « Allez voir le Congrès ».

Bien sûr, il n'y a pas toutes les variantes, tous les parlers dans ces tableaux. Nous en sommes restés — grand principe du Congrès – à ce qui est commun et aux principales variantes. Il n'y a pas encore toutes les illustrations sonores prévues. Certains conseillers nous ont dit au début, et avec raison, alors qu'il n'y avait pas encore d'illustration sonore, qu' « une chatte n'y retrouverait pas ses petits » mais bien sûr que, quand tous les chatons miauleront, que tout sera oralisé, chaque chatte reconnaîtra bien plus facilement ses petits.

Cette production du Congrès sera améliorée avec l'aide du Conseil linguistique qui travaille sur l'actualisation et la reformulation des normes en usage avec des compléments sonores.

L’illustration sonore des relations graphie-phonie sera complétée en insistant sur ce qui est le plus trompeur, en intégrant les mots dans des phrases pour en voir la structure, en entendre la prosodie, l'accent de phrase, les assimilations... Il faut bien y réfléchir et bien choisir mots, phrases, extraits de textes, dires, locuteurs, pour qu'ils soient d'une langue réelle, significatifs, assez pédagogiques sans trop et pour qu'ils apportent du sens pour être assez agréables et évocateurs.

La Parabòla del filh perdut, nous l'avons reprise et adaptée en hommage à Pèire Bèc, à qui l’occitan doit tant.

Nous ajouterons également des textes littéraires rédigés pour la langue culte, et des extraits de collectage pour la langue populaire souvent maîtresse pour la phonologie.

Des développements pédagogiques préparés par une collaboration entre linguistes et enseignants sont déjà demandés.

J'achèverai en remerciant tous ceux qui ont travaillé d'une manière ou d'une autre pour cette production, avec une mention spéciale pour Maurici Romiu, vice-président du Conseil linguistique du Congrès, qui a accepté la responsabilité, et également le risque, de la direction scientifique de cette première version.

Gilabèrt Mercadier, président du Congrès

fon'Òc