Lettre de liaison :

Petite histoire de la langue occitane et de son statut

1. Arrivée des romains et formation de la langue occitane

Le latin s'implante avec la domination romaine et la diglossie qui dévalorise les langues précédentes. Loin de Rome, le latin tardif et populaire évolue et se mélange avec les langues locales existantes et celles qui arrivent ensuite avec les invasions germaniques. Entre les deux mers et les trois montagnes du sud de Gaule, la romanisation a été plus précoce, intensive et a d'avantage perduré. Les Wisigoths étaient plus ou moins latinisés et tournés vers le Sud, tandis que les francs avaient un parler germanique. L'empire de Charlemagne était germanique et à la cour des rois francs, on a parlé germanique jusqu'au Xe siècle.

Au début du IXe siècle, au Concile de Tours de 813, l'Église recommande au clergé de prêcher « in rusticam Romanam linguam aut Theodiscam, quo facilius cuncti possint intellegere quæ dicuntur », c'est à dire en langue « romaine » de la campagne ou en tudesque, qui est l'allemand de l'époque, pour que tous les gens comprennent ce qui se dit. Cela permet de penser que le latin n'était pas plus compris, que les langues romanes avaient bien éclos mais que le tudesque se parlait encore.

Lo latin s'implanta... ...e se transforma...

G. Mercadier et S. Carles, extrait de Chercheurs d’oc, CRDP de Midi-Pyrénées, 2004

2. Du Xe siècle au XIIe siècle, l'occitan langue de communication et de culture européenne

Au Xe siècle, la langue d'oc, parlée par tous en Pays d'oc, apparaît dans quelques cartes latines puis arrivent les premiers textes littéraires (La passion de Clarmont vers 940, lo Boèci vers l’an 1000).

Au XIIe siècle, l'occitan se renforce et devient une langue de culture européenne, avec le mouvement littéraire et philosophique des Troubadours. Leur influence est déterminante sur la littérature et la formation de certaines valeurs d'aujourd'hui. Ils n'ont pas seulement inventé la conception de la « fin' amor ».

Pèire Cardenal

Pèire Cardenal

 

Pèire Cardenal, dont nous donnons ici la représentation tirée des « Vidas » des troubadours, est un des plus grands écrivains du Moyen-Âge. Il pratique avec les « sirventés » la critique sociale, religieuse et politique. Les troubadours voyagent. Ils font apprécier les nouvelles valeurs comme la fin'amor, le paratge et leurs formes d'expression littéraire dans les cours étrangères.

Les troubadours vont influencer toute la littérature occidentale et sont des précurseurs de la Renaissance et de l'Humanisme.

 

De grands écrivains de cette époque, comme Dante, connaissent la langue d'oc et l'apprécient. Les textes juridiques et de chancellerie l'emploient en plus du latin dans les pays d'oc et même au Pays basque et en Navarre.

La langue écrite se codifie peu à peu, sans rigorisme, elle valorise les convergences tout en mainenant des caractéristiques dialectales. La graphie que nous appelons aujourd'hui classique se met en place avec, par exemple, les graphèmes (lh) et (nh).

La Croisade dite contre les Albigeois, au début du XIIIe siècle, amène l'invasion capétienne dans les terres du Comté de Toulouse. Les troubadours font des sirventés contre Rome et les rois « qui ne gardent pas la loi », mais l'Église retrouve son pouvoir et l'activité littéraire des troubadours est entravée. La « fin'amor » est mal vue. Ceux qu'on appellerait aujourd'hui des intégristes considèrent que c'est le diable qui pousse les femmes à se peigner, à se regarder, à s'asseoir à table avec les hommes, à flirter... C'est l'amour de Dieu et de la Vierge qui deviennent la priorité.

Enluminadura del Breviari d’Amor

Enluminure du Bréviaire d'Amour de Matfre Ermengau, 1288, 35000 vers. Le diable, en musique, pousse les femmes au péché…

3. Du XIVe siècle à la Révolution Française

Dans les terres d'oc rattachées progressivement à la France, l'occitan reste la langue de communication orale majoritaire mais sa place dans l'écrit va diminuer. La diglossie progresse.

L'Église continue d'employer l'occitan à côté du latin, avec le but de répandre la religion catholique. Mais dans l'administration royale, les petits fonctionnaires, même s'ils sont recrutés sur place, commencent à employer le français.

L’occitan sert encore un temps pour écrire des textes scientifiques comme le Compendion de l’abaco, des livres de médecine, des actes notariaux et des chroniques de vie comme le Petit Talamus, chronique de la ville de Montpellier de 1008 à 1426.

Les rois font progresser le français par des lois :

  • Charles VIII, Louis XII imposent le français pour la justice.
  • François premier, par l'Ordonnance de Villers-Cotterêts (1539), assure la suprématie de la langue française sur le latin et les autres langues : les écrits officiels seront à présent « en langage maternel françois et non autrement ».
  • Louis XIII, en 1620, impose l'écrit français en Béarn, au moment du rattachement au royaume de France

Dès 1543, avec la création de l'imprimerie royale, les écrits en français se multiplient. La Pléiade défend et illustre la seule langue française...

Le Consistoire du Gai Saber, fondé en 1323 à Toulouse, s'était fixé pour but de promouvoir les anciennes valeurs de la langue d'oc au concours des « Jeux Floraux ». En 1513 il se change en Collège de Rhétorique et accepte seulement la langue d'oïl. Il faut attendre le XIXe siècle pour que l'occitan soit à nouveau admis aux concours.

Dès la première parution du dictionnaire de l'Académie Française, en 1964, les langues locales sont considérées comme « rustiques et grossières ».

Au XVIIIe siècle, les tournures occitanes sont méprisées. Des dictionnaires paraissent comme preuve de cette volonté de parler le meilleur français possible, Les gasconismes corrigés de Desgrouais par exemple.

Godolin

Statue de Godolin à Toulouse

Pourtant la langue d'oc reste majoritaire dans la pratique orale. Même les « gens de qualité », qui sont bilingues, la pratiquent entre eux.

Des écrivains réagissent contre le centralisme culturel français, comme le gascon Pèir de Garròs, au XVIe siècle, qui écrit « Per l’onor del país sosténguer e sa dignitat manténguer » (pour soutenir le pays et maintenir sa dignité). Au XVIIe siècle, le toulousain Godolin dit lui : « noirigat de Tolosa, me plai de mantenir son lengatge bèl » (enfant de Toulouse, il me plaît de maintenir son beau langage).

 

4. La Révolution : proclamation et violation des droits de l'homme

Au début, sous la Constituante, l'occitan reste la langue de la démocratie directe. Les discussions se font souvent dans cette langue. C'est une nécessité pour expliquer au peuple le sens des nouvelles lois, car à cette époque, il n'y a que 3 millions de français qui parlent français. Des traductions sont faites.

La Convention a changé cette politique. Avec elle, la diversité des langues apparaît comme une gêne pour la propagande révolutionnaire. Pour Barrère, « Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton... le fanatisme parle le basque. Cassons ces instruments de dommage et d'erreur ».

L’abbé Grégoire, lui, présente à la Convention nationale un « Rapport sur la nécessité et les moyens d'anéantir les patois et d'universaliser l'usage de la langue française ».

La pensée dominante des révolutionnaires, et qui n'est contestée que de manière exceptionnelle (par le montalbanais Gauzin par exemple), veut faire du français le moyen d'unification, la seule langue de référence, de la même manière qu'il existe un mètre de référence qui remplace les vieilles et diverses unités de mesure. La Révolution veut répandre le français en Europe et en faire « la langue de la liberté ».

Il semble bien que le personnage de Marianne, symbole de la république présent dans toutes les mairies, ait été imaginé en occitan à Puylaurens par Lavabre, un cordonnier très cultivé qui suivait minutieusement la révolution, y pensait, en parlait et la chantait en occitan.

5. Le XIXe siècle : l'occitan reste majoritaire mais il est dévalorisé et privé d'école

L’enseignement se développe seulement en français. Dès 1802, la pratique du « patois » est interdite à l'école. Avec la loi Guizot de 1833, toutes les communes doivent avoir une maison d'école, puis les lois de Jules Ferry (1881-1884) généralisent l'enseignement. L'occitan est relégué à un registre vulgaire et dans les cours de récréation, on peut lire : « Parlez français ». Dans certaines écoles se met en place un système de répression de la langue : « le signal », objet remis à l'élève qui laisse échapper un mot en occitan et pour s'en défaire, il doit dénoncer un autre élève qui parle « patois ». A la fin de la journée, le dernier qui a le signal est puni. Le passage au français est organisé par dévalorisation de la langue occitane, quand ce n'est pas par une sorte de répression. Il faut dire aussi qu'il y a comme pensée générale que les enjeux sont dans l'accession à l'instruction, et que personne n'imagine de le faire autrement qu'en français.

L'enquête de Victor Duruy, ministre de l'instruction publique, montre pourtant que la langue d'oc est encore majoritaire, en 1864, dans les départements des Pays d'oc. Ainsi, plus de 90 % des gens ne parlent pas français en Ariège, Aveyron, Gers et Var ; de 75 à 90 % dans 7 départements comme l'Aude ou le Tarn ; de 60 à 75 % dans 5 autres comme la Haute-Garonne et l'Hérault.

Frederic Mistral

Frédéric Mistral
Représentation romantique


C'est dans ce contexte que le Félibrige, fondé en 1854 autour de Frédéric Mistral, organise la renaissance littéraire qui se manifestait depuis le début du siècle.

Ce mouvement veut redonner de l'élan à la culture d'oc. A la fin du XIXe siècle, les oeuvres en langue d'oc sont nombreuses, mais il n'est pas question de l'enseigner. On se contente, parfois, de la prendre en compte pour mieux apprendre le français.

 

6. Au XXe siècle : marginalisation accélérée mais mouvements de défense et prise de conscience

Le Félibrige continue son activité littéraire. Mistral est glorifié et nobellisé mais la langue reste bannie de l'école.

L’abandon de l’occitan s'accélère. Parmi les raisons qui expliquent cette décadence, on peut citer en plus de la lute de l'école contre l’occitan, déjà mentionnée plus haut :

  • La rupture de la guerre de 14-18. Les jeunes qui la font vont se retrouver dans un milieu francophone pendant presque cinq ans. Le nombre important des morts contribue à augmenter le déséquilibre démographique. Les villages subissent l'attraction de la ville. L'immigration interne et externe fait croître la désoccitanisation.
  • La mécanisation de la campagne qui, dans les années cinquante, accélère l'exode rural. Avec des façons de travailler plus individualistes, les « lieux de parole » sont limités et les enfants qui sont dans les écoles l'entendent moins.
  • La télévision, au début des années 60.
  • Le sentiment pour de nombreux locuteurs naturels en occitan de parler une langue sans valeur, un « patois ». Certains en ont honte, pourtant il y en a dans cette génération qui parlent français à leurs enfants, mais qui ne peuvent pas concevoir (encore) de parler français à leur voisin paysan. D'un paysan qui parle français à quelqu'un dans une situation « qui ne le demande pas », les autres diront qu'il « franchimande » et qu'il fait le fier. Dans un tel contexte, la transmission familiale diminue encore.
  • La conviction que pour pouvoir mieux vivre il faut parler, lire et écrire le français, et qu'en conséquence il vaut mieux le parler aux enfants dès leur naissance. Le sacrifice du parler habituel de tous les jours pour enseigner aux enfants est vu comme un investissement pour leur avenir, pour qu'ils puissent « apprendre » à l'école. Les parents ne veulent pas que leurs enfants souffrent ce qu'eux-mêmes ont souffert…
  • Pas d'institution pour penser et dire qu'il serait bien de faire la scolarisation d'abord dans la langue maternelle, pour aller ensuite vers la langue française et valoriser le bilinguisme. Pas de volonté, bien au contraire, de la part des autorités de l'État de protéger les langues différentes du français…

Les mouvements de promotion de la langue sont bien actifs, mais ils sont coupés du peuple et pas assez soutenus par les institutions.

IEOEn 1945, à la libération, a été fondé l'Institut d'Estudis Occitans qui a pris pour devise « la fe sens òbras mòrta es » (la foi sans oeuvres est morte). Le résistant Jean Cassou, puis le grand écrivain Max Rouquette en ont été les deux premiers présidents. L’IEO a contribué à définir et diffuser la graphie classique unitaire et à faire des outils linguistiques de référence.

 

C'est paradoxalement au moment où la décadence s'accélère que la prise de conscience augmente. En 1951, enfin, la loi Deixonne entrouvre la porte de l'école à « l’enseignement des langues et dialectes locaux ».

La production littéraire et théâtrale fait preuve d'une énergie admirable.

Òme d'òc, as dreit a la paraula

 

À partir des années soixante, les chanteurs occitans se taillent un véritable succès avec la « novèla cançon ocitana » militante. L’occitan est également parfois la langue de la contestation : Les charbonniers de La Sala (Decazeville), les vignerons, 1968, le Larzac…

Ces mouvements sont des phénomènes liés à l'envie de changer la vie. Leur influence est limitée mais ils ont aidé à la prise de conscience et à la valorisation du patrimoine linguistique et culturel.

 

La fin du XXe siècle est marquée par la vitalité de la littérature, de la création musicale, de la vie associative et militante mais également par un commencement de reconnaissance publique et d'organisation de l'enseignement... (circulaires de 1981-82 et de 1995, Calandretas tout d'abord puis classes bilingues dans le public, création du CAPES d'occitan-langue d'oc pour recruter et former des enseignants).

Pour une présentation plus détaillée de l'histoire de l'occitan et de sa littérature, visitez le site des universitaires de Paul Valery.

Texte : Gilabèrt Mercadièr
Remarques, suggestions et corrections : Patrici Pojada, Sèrgi Carles, Bernat Molin, David Fabiè.